Restaurer un vieux monument breton
en Amérique Latine...
C'est faisable, davantage qu'en pays riche pour un
budget modeste, mais ça pose des problèmes, certains
locaux, d'autres dûs a l'époque, qu'on rencontrerait
aussi partout ailleurs.
Pour les curieux, et pour les archives de cette
restauration, voici quelques points, positifs et
négatifs.
Une flotte en bois
Le Venezuela conserve une flotte de pêche en bois.
Presque toutes les barques de pêche sont de bois, et
on construit toujours des bateaux de la taille de
Karrek Ven.
Sur notre chantier, la moitié des bateaux en
réparation ou au carénage sont en bois, les uns,
modernes, en forme de boîtes avec une grosse cabine ;
c'est facile à faire et à réparer, et le gros moteur
arrive à pousser l'eau déplacée. Mais d'autres,
généralement plus anciens, ont l'élégance et la
rationalité de forme des coques de voiliers. L'un
d'entre eux rappelle même Karrek Ven.
Trois autres bateaux de pêche sont en construction,
dont un dans "notre" menuiserie.

C'est un joli petit bateau traditionnel qui pourra porter une voile.
Cette ambiance est profitable à notre restauration : les personnes
qui connaissent ce travail existent, les scieries débitent du bois pour
les bateaux, et les marchands vendent les produits nécessaires.
Vrai ?
Jusqu'à un certain point. Nous y revenons plus loin.
Guicifero
La restauration se poursuite sous la conduite d'un
nouveau Maître-Charpentier, Guicifero.

C'est un élève d'Aldo qui l'appréciait. Il a dirigé un
chantier de construction navale en bois, ici. Son
arrivée soulage notre groupe qui craignait de
commettre des erreurs par ignorance.
Il observe, conseille, réorganise le travail des
équipes. Son souci est d'accélérer le rythme de la
restauration par une meilleure organisation et
l'embauche d'encore un ou deux charpentiers.
Difficultés liées au pays
Quelques spécificités de la construction navale de
l'Europe atlantique sont inconnues ici. C'est le cas
de l'étuvage des pièces, par exemple. Karrek Ven ne
surprend pas vraiment car il y a d'autres vieux
bateaux. Mais leurs formes ont généralement moins de
courbure, et les échantillonnages de bois ne sont pas
aussi importants. Nous craignons de la casse dès qu'il
va s'agir de border le bateau (clouer les planches de
la coque).
De même que la Méditerranée a ses techniques, ses
produits aussi, qui diffèrent de ceux de l'Atlantique,
on ne calfate ni ne peint les fonds de la même manière
qu'en Bretagne.
Et c'est encore autre chose ici. D'où une
impossibilité à trouver des produits identiques à ceux
du pays d'origine.
Difficultés liées à l'époque
Ce sont les plus nombreuses. On ne travaille plus aujourd'hui comme en
1943 !
Le plus frappant est une dégradation de la qualité du travail, dûe aux
machines. La productivité exige un travail rapide. Les machines le permettent.
Mais elles sont moins exigentes que des outils à main. Le coup de main
n'est plus aussi nécessaire avec la plupart d'entre elles. Et elles ont
vite fait d'enlever un morceau de trop ! On rattrape avec du mastic époxy,
mais ça n'est pas satisfaisant, ni même aussi solide.

Certains éléments de varangues, par exemple, s'ajustent parfaitement
à leur jonction sur la quille; mais d'autres fois, il y a entre eux un
vide. On y collera une cale de bois à l'époxy...
Des membrures dépassent l'alignement et rendent impossible un bon ajustement
des serres à l'intérieur, et du bordé à l'extérieur. On rattrape au rabot
électrique, et tant pis si la membrure se trouve réduite. S'il avait fallu
y aller au rabot à main et à l'herminette, plus lents et plus fatigants
à manier, la mesure aurait été prise plus soigneusement au départ !
Le volume de travail a entraîné une exploitation forcenée de la forêt.
On n'investit plus, non plus, dans du bois en attente. Il n'y a donc plus
de stockage de bois de façon à le laisser sécher plusieurs années.
On le pose vert. Il jouera, mais on rattrapera encore une fois au mastic
époxy si nécessaire...
Nous avons dû privilégier les bois qui ont le moins de retrait au séchage.
Les clous utilisés ont une composition et une protection (galvanisation
trop fine) qui ne leur permet plus d'affronter l'eau. Ils rouillent tout
de suite. Souhaitant ne pas avoir à refaire ce travail dans dix ans, il
nous a fallu adopter une solution coûteuse en panachant les matériaux
de liaison.

L'échantillonnage est resté le même : boulons de 3/4 de pouce pour
les cadènes et les barrots de pont, et de 5/8 pour lier ensemble contre-bauquière,
bauquière, membrure et préceinte (cette "planche" de bordé de coque épaisse
qui ceinture le bateau juste sous le pont). Mais nous avons le plus souvent
renoncé au fer, et utilisons de l'acier inoxydable. Les boulons de quille
et de lest (3/4 de pouce) seront dans le même métal, ainsi que les boulons
de fixation de l'étrave et de l'étambot (boulons de 1 mètre de long !).
C'est cher mais indispensable. Les tire-fonds dans les serres (12 cm)
sont aussi en inox.

Les clous, pour les serres encore, et surtout la coque et le pont, sont
en bronze au silicone (13 cm), un matériau de qualité courant aux Etats
Unis dans la restauration et construction navale, mais encore peu répandu
en France où l'utiliserait surtout la Marine Nationale. Il a fallu les
faire venir à travers les péripétie d'une longue épopée... Par contre,
nous avons conservé l'utilisation de chevilles de fer galvanisées pour
relier entre eux les éléments des membrures (1/2 pouce de diamètre avec
le galva, 7/16 sans). C'est une partie moins exposée aux ruissellements
que la coque. Ici le pays nous sert : au lieu du mince revêtement
galvanique moderne, nous avons pu trouver un revêtement de zinc épais,
obtenu par trempage à chaud.
Les cadènes rouillent vite et leur composition ne permet plus d'en rouler
et souder à la forge une extrémité (pour installer le cap de mouton).
Il faut les souder à l'arc. Et le problème de la rouille n'est pas résolu.
Un autre problème déjà se profile : avec quoi calfater ? Ici on calfate
plutôt au coton mais l'étoupe se trouve encore. Le mastic traditionnel
à l'huile de lin est plus dur à dénicher (beaucoup de bateau utilisent
là encore le mastic époxy). Quant au brai et à la colophane qui servaient
à calfater le pont, on n'arrive plus a en trouver.
Le point

Bien que n'osant démonter davantage le bateau avant de le bouger, nous
avons pu rajouter deux membrures neuves cette semaine, l'une à l'avant
et l'autre à l'arrière de la zone centrale, refaite. Nous espérions gagner
notre nouvel emplacement de restauration cette semaine, mais c'est encore
remis par le chantier à la semaine prochaine.
On piaffe d'impatience !

Peu de dépenses heureusement cette semaine, car il n'y a eu aucun don...
Karrek a mis ses petits sabots devant la cheminée : peut-être lui
arrivera-t-il quelques chèques à Noël ?
Comment faire ? Cliquer ICI...
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