Le Journal de Karrek Ven

n°8 - 8 décembre 2006

 

A la fin d’une année, on se retourne, on regarde le sillage…

2temps

Ca n’a pas mal marché pour Karrek Ven, le bateau a bien navigué, il se comporte correctement. Le seul problème est que le démarrage dans sa nouvelle vie est plus lent qu’on ne s’y attendait.
Les propositions d’une longue croisière sur vieux gréement sous les Tropiques et prolongement à terre, avec comme assurance l’enrichissement de sa personnalité, sont peu banales. Elles doivent intéresser du monde, mais ce monde ignore encore leur existence. Quant à les découvrir sur Internet, où déjà on a l’habitude de courrir et de zapper, cela tient du hasard si l’on ne sait pas déjà assez précisément ce que l’on cherche.

Le temps travaille pour nous : on finira par se faire connaître.
Il travaille contre, aussi : l’inaction tue, les hommes et le bateau.

Certains suggèrent que pour accélérer le mouvement, il faut proposer quelque chose de plus courant. Mais alors, l’intérêt est moindre, et la concurrence de ceux qui sont déjà installés nous oblige à attendre notre tour.
Résultat, les candidats, là encore, risquent de ne pas arriver vite.
Et pourquoi faire banal si l’on peut faire bien mieux ?

Une solution d’attente serait peut-être de travailler avec les populations de la Caraïbe, dans le cadre des actions solidaires de Karrek Ven, il y a de quoi faire. Sur le long temps, c’est toute une organisation car il s’agit de convertir davantage le bateau à des actions régionales. C’est faisable mais ne peut être immédiat. Cela ne devrait pas empêcher un démarrage progressif vers la 3e vie envisagée de Karrek Ven, les équipiers arrivant prenant part à ces activités. La participation déjà officiellement programmée au rassemblement de vieux gréements de Brest-Douarnenez de Juillet 2008 n’en serait pas remise en cause, au contraire. Nous espérons, à cette occasion, pouvoir amener un ou deux des charpentiers de marine qui ont travaillé à la restauration du bateau, dans une liaison professionnelle France-Venezuela. Et pourquoi pas quelques équipiers indiens ?

Nous avons récemment reçu des candidatures intéressantes.

J'aimerais bien embarquer comme équipière sur Karrek Ven!
J'ai terminé mes études en anthropologie et à partir de la mi-décembre 2006 j'ai décidé de consacrer une bonne partie de ma vie à ma passion, la voile…
 … Je cherche des embarquements, mais pas seulement de courts séjours comme ce que l'on retrouve souvent proposé sur les vieux-grééments. J'ai envie de m'investir dans un projet à plus long terme.
 … Je suis aussi violoniste (j'ai vu qu'il y avait une idée de bateau-musique?), une passionnée de nature, et toujours intéressée par les réalités sociales.
F

Tout à fait le profil recherché ! Ces longues expéditions, comme on le pensait, correspondent bien à une demande.

j’ai vu votre site grâce à la bourse aux équipiers de relais voile…
… j’ai 41 ans, quelques expériences de voyage en hauturier, avec un goût particulier pour les vieux gréements…
L

Intéressant. Notre première candidature qui n’émane pas d’étudiants ! Cependant, c’est pour le printemps, pas encore pour tout de suite.

… 23 ans, deuxième d'une famille nombreuse de 5 enfants. J'ai été plongé durant mon enfance et mon adolescence dans les mouvements de jeunesse, puis j'ai continué durant 4 ans en tant qu'animateur. 
J'ai fait de la natation pendant de nombreuses années. La voile est devenue ma passion… j'ai pris beaucoup de plaisir à apprendre la plongée sous-marine.
… je termine cette année mes études en communication à Bruxelles. Et avant de me lancer dans la réalité professionnelle, j'ai décidé de partir à l'étranger.
M

Encore un profil qui correspond bien. Mais, ensuite, du même, nous recevons :

L'envie de rejoindre l'équipage du Karrek Ven ne manque pas. C'est clair, vous avez un superbe bateau, tout neuf, flottant dans des mers magnifiques…
… Ce rêve je le fais... mais en dormant… Pour le moment il paraît inaccessible… Trouver tout l'argent nécessaire pour financer l'entièreté du voyage me paraît impossible. Un rapide calcul me remet vite les pieds sur terre, il me faudrait +- 5000 € pour vous rejoindre six mois.  Gloups !
… Je vais regarder pour une bourse mais le projet est tellement particulier...
Je garde encore un peu d'espoir et vous souffle du courage...

On ne peut se passer d’un minimum d’argent, pour manger, et donner au bateau ce qu’il réclame.
Cependant, avec le voyage avion aller-retour, c’est plus proche de 4000 € que de 5.
Ensuite, tout l’argent n’est pas à fournir au départ. Ce peut être intéressant en cas de bourse, de sponsoring. Il y a des sites Internet de bourses, à consulter.
Enfin, pour redémarrer rapidement ces expéditions on pourrait faire comme une bande de copains qui s’épaulent et se débrouilleront sur place. Chacun a quelque chose à apporter, qui n’est pas forcément des billets : de la bonne humeur, de l’entrain, de l’invention, des connaissances, une puissance de travail, tout ce qui fait qu’une équipe marche bien.

Nous l’avons fait savoir à ce garçon, mais il avait déjà changé de projet. Trois autres candidats récents n’ont pas encore donné suite. C’est qu’on saute plus facilement dans un projet en marche que s’il est en attente. Mais avec ce raisonnement, Christophe Colomb aurait-il trouvé l’Amérique ?

Karrek Ven sera-t-il donc encore au quai en janvier ?
En attendant de le savoir, voici quelques images de l’année, et informations sur nos actions de solidarité culturelle.

Tobago, sud Antilles.
Il fait mauvais en cette fin 2005 et ce début 2006. Fidèle à son nom, Unchain Spirit seul essaye de pêcher, au moins dans la baie. Au dehors, la mer roule de grosses vagues. Un voilier s’y fera renverser. Il ne fait pas toujours beau aux Antilles !

pêcheur tobago

Un pâle soleil succède à une pluie torrentielle de plusieurs jours. A l’abri du taud de Karrek Ven, nous regardons avec envie la côte, la forêt tropicale…

pluie tropicale

C’est irrésistible, finalement, un groupe saute dans la barque et part à terre en exploration. Il reviendra quelques heures plus tard, trempé mais ravi. La remontée des petits cours d’eau après la pluie est toujours passionnante : animaux, cascades. Les perroquets jacassent au-dessus des têtes. Il y a même là une variété rare de crocodiles nains de 30 à 40 cm.

barque sous la pluie

A l’autre bout de l’île, le beau temps est revenu.

site archéo

Ce promontoire, face à l’Amérique du sud, s’est trouvé naturellement le lieu de débarquement des premiers colons indigènes venus du continent. Un premier peuple est arrivé, de Guyane, de l’Orénoque, il y a 4 ou 5 000 ans, vivant dans des abris-sous-roche, chassant, pêchant, cueillant.
Une seconde vague est arrivée plus tard, cultivateurs, céramistes, construisant des habitations. La majorité, de langue Arawak, venait de l’Orénoque, de Trinidad, de la côte nord du Venezuela, au temps de Jésus-Christ.
Mais nous avons trouvé les vestiges d’un autre groupe, totalement différent dans son expression artistique, de type purement géométrique, parfaitement gravé dans l’argile.

céramiques Tobago

D’où venaient-ils ? Ce style rappelle des ornementations amazoniennes.
Dans le cadre de notre collaboration avec le Musée de Tobago et le Comité d’Histoire et d’Archéologie de Trinidad, nous avons fait dater ce groupe. Lors de notre séjour, nous avons collecté, des coquillages marins enfouis sur ce site, que nous avons expédiés dans un laboratoire d’analyses au Carbone 14 de Floride.
Résultats quelques semaines plus tard :

courbes datation

La quantité de C14 (déterminant l’âge de la mort de l’animal) est indiquée par la courbe bleue. Elle varie un peu selon les moments.
Ici la quantité trouvée dans nos coquillages donne 2160 ans « avant le présent » (BP, Before Present), c’est-à-dire avant l’an 1950. Cela serait bien avant Jésus-Christ, mais il convient d’appliquer la correction imposée par les variations de la quantité de C14. C’est ce qu’indique l’axe des abscisses : 210 AD, soit après JC, avec des marges d’erreur qui peuvent placer cette date entre 100 ap JC et 280.
C’est donc de cette époque que date la mort de ce coquillage et donc vraisemblablement le jour du festin où il fut consommé. Cette population était là ce jour-là. Quand était-elle arrivée ? Un peu avant, mais la datation ne nous en dit pas plus.
Nous avons fait une seconde datation, avec des résultats à peu près semblables.
Rome, en ce temps, montait en puissance, faisant déferler une vague de mondialisation sur les populations autochtones d’Europe, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.
Ce groupe d’Amérindiens, si l’on en juge par la rareté de ses vestiges, était petit. Mais son influence paraît avoir été considérable : durant plusieurs siècles, on trouvera dans toutes les Antilles orientales son style de décoration mêlé à celui des populations arawak. Pourquoi cette grande influence ? Que pouvaient signifier les symboles géométriques de ses décorations ?…

Au retour de Tobago, un autre groupe a joint Karrek Ven au Venezuela.
Découverte des soirées en hamac, cette invention amérindienne que généralisera la marine.

hamacs

Un mois d’entretien à bord, d’aménagements (on refait, en particulier le grand taud protégeant le pont du soleil et de la pluie ; on termine la réinstallation du système d’envoi du foc par le rocambeau coulissant sur le bout-dehors), le bateau repart pour les Antilles, direction les grands lieux de plongée sur les barrières de corail.

tobago cayes

Inoubliable palette de couleurs. L’enchantement est dehors autant que sous l’eau. Poissons-perroquets multicolores, timides mais impressionnants requins dormeurs, vols sous-marins de raies géantes à l’élégance de grandes dames, grandes tortues broutant consciencieusement l’herbe sous notre nez, sans se soucier de nous…

Nous invitons à bord pour quelques jours deux sympathiques animateurs d’une ONG de St. Vincent travaillant avec succès à l’établissement du commerce équitable de la banane antillaise, ressource souvent essentielle dans ces îles. Echanges intéressants sur l’économie de cet archipel, complétés par des visites à terre et discussions avec des personnalités locales. La situation dans ces îles évolue vite, en particulier sous l’influence du tourisme. Mais elle va, hélas, dans des directions malencontreuses où nous mêmes nous sommes engagés en Europe. L’enrichissement de quelques-uns est un miroir à alouettes qui fait accepter par tous la destruction de leur environnement, de leur culture, de leur art de vivre. La langue facilitant cette pénétration, CNN ici est reine. Pourtant, les Antilles, ce n’est pas l’Amérique…

La croisière se poursuit, avec ses temps de loisir et ses temps de travail.
L’appareillage est toujours quelque chose de long et sérieux, avec une ancre de 260 kg et la chaîne correspondante. Il faut, au fond du bateau, ranger celle-ci pour ne pas qu’elle s’emmêle et se bloque au moment de mouiller.

ranger la chaîne

Grimper au mât scier une grosse manille pour retirer une poulie cassée n’est pas une petite affaire non plus. C’est fou comme, alors, on trouve que le bateau bouge…

tête de mât

Le 14 juillet, Karrek Ven retrouvait l’abri de Cumana, en Amérique du sud. La saison cyclonique commençait. C’était aussi le départ de ses équipiers. Depuis, il en espère d’autres. Un entretien minimum est assuré en attendant.
L’hélice qui s’était couverte d’une couche épaisse de coquillages vient d’être grattée en plongée, on fait tourner les moteurs, les bômes sont vérifiées (elles avaient attrapé une petite colonie de xylophages), etc.

Ce bateau ne peut rester seul, et ne demande qu’à repartir.

père noël et KV

Le père Noël s’endort, sous les Tropiques.

Karrek Ven, non !



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