Fini les petits essais bateau autour de Cumana, cette fois Karrek Ven
est parti, cap au large.
Après Cubagua, l'île aux perles, Margarita, la perle des
îles (si l'on en croit le nom). Vivres, carburant, et vite, premier
archipel du large, les Testigos. Visite brève, jeux de dunes.


Le navire attend, dans le dernier mouillage paisible. Quitté le
Venezuela, Karrek Ven roulera, roulera... Ca ne tient pas à lui
mais à une houle du nord tenace qui se faufile partout.
Réveil à 1h30, appareillage à 3 heures ! L'eau
douce du moteur se mélange à l'eau de mer. On tente de réparer,
en vain. On y va quand même.

Mais ce sont cinq autres heures de réparations qui nous attendent
à mi-parcours pour Grenade. L'arbre d'hélice chauffe, surchauffe.
La vieille graisse a dû disparaître en deux ans de chantier.
On n'a pas de graisseur mais on se débrouille. C'est juste un peu
long...
2 heures du matin, mouillage au radar face à St. George de Grenade.
Première île des Antilles !
On ne la découvrira qu'au jour. Avons mouillé à près
d'un mille du quai, les aller-retours ne sont pas faciles lorsque le moteur
de la barque, tombé à l'eau à Cubagua, fait des caprices
pour marcher. Mais le moral est bon, Grenade c'est une belle île,
l'ambiance, mi British mi Africaine, change de l'Amérique du sud.
C'est chaud, coloré, assez luxueux (et cher) aussi. Grenade se
relève des coups d'Ivan le terrible, cyclone gigantesque qui l'a
frappée l'an dernier. L'aide internationale est arrivée
à flot et, si elle ne touche pas tous, elle en comble certains...
Beaucoup de toits manquent encore, dont ceux des églises. 80% avaient
disparu avec Ivan, dont celui de la prison !
Il faut mettre une laisse au chien qui ne comprend pas, refuse formellement
pareille infamie. Pendant que nous faisions les gentils auprès
des services d'immigration dans l'espoir qu'on oublie de nous parler d'animaux
à bord, celui-ci fit irruption dans le bureau, ayant échappé
à Arthur et nous ayant retrouvé. Ils se couche aux pieds
même de l'officier d'immigration ! Mais les autorités
de Grenade sont exceptionnelles, le toutou est admis sans problème
sur le territoire national.

Courses d'équipement pour le bateau, vivres et nous repartons,
à regrets mais Isabelle arrive sous peu à Tobago, c'est
notre premier "accueil" qui se met en place.
Arrivée de nuit encore à Charlotteville, Tobago, dans le
nord sauvage. Traversée cette fois sans problème, voile
et moteur. La houle grossit à notre approche de l'île. Mais
où mouiller ? Soit trop profond (40 m), soit un encombrement de
voiliers.
Mouillons finalement par 20 m, toute la chaîne de 60 m. Et le roulis
continue. Il s'amplifiera sans arrêt les jours suivants.
Autorités de nouveau sympathiques. L'approche de Noël ?
Toutou est admis là encore, au vu cette fois, non de l'animal prudemment
laissé à bord, mais de ses papiers de vaccination.
Accueil aimable aussi de cette population paisible de pêcheurs.
Arthur se fait inviter à pêcher. Rude journée dans
de grosses vagues. Solveig se fait demander en mariage... après
avoir trouvé, à 11 heures du soir, un dimanche, un pêcheur
pour la ramener à Karrek Ven avec Isabelle, son amie arrivée
par avion pour quelques jours. Il est vrai que l'homme était passablement
ivre, et qu'il avait l'alcool enthousiaste. Frayeur de ses passagères
tandis qu'il slalome à toute vitesse entre les voiliers au mouillage.

Pluie, pluie et repluie, la saison humide ne veut plus finir, pas plus
que les cyclones qui, cette année, ont épuisé l'alphabet
tant ils sont nombreux. C'est le dernier, Epsilon (il a fallu recourir
à l'alphabet des Grecs), qui nous vaut cette houle. Le petit groupe
part alors remonter une rivière avec les K-ways.

Vagues et vagues en tous sens. Karrek Ven roule bord sur bord, jour et
nuit. C'est un test de solidité !
Le toutou doit alors accepter de nager jusqu'au rivage depuis la barque
: impossible de l'approcher pour débarquer, on mouille et l'on
débarque à la nage. Il revient de même à la
barque, mais pas de gaieté de coeur.
Une accalmie relative, nous en profitons pour reprendre la mer. Ça
remue davantage qu'annoncé, et la barque, laissée en remorque,
surfe dangereusement sur les vagues.

Arrivée à Englishman's Bay, charmante petite baie tropicale,
avec plage de cocotiers, mais... entièrement frangée d'écume.
Des perroquets et des cocricos (sorte de grosse poule volante, symbole
de Trinidad) Un Rasta bien mis, avec gros générateur pour
les boissons fraîches, vend de l'artisanat joliment exécuté
sur calebasses et bambous. Les bambous, d'ailleurs, énormes, font
des voûtes au dessus des rivières.
Enfin, escale à Plymouth. Est-ce plus protégé ? la
mer s'est-elle un peu calmée ? nous ne roulons enfin plus bord
sur bord. Manoeuvre pour ramener la barque à couple du bateau afin
de reculer sans problèmes une fois l'ancre mouillée... et
nous coinçons justement son amarre dans l'hélice ! Mouillage
en catastrophe, plongée, on défait les tours d'amarre autour
de l'hélice. Heureusement que l'eau est tiède !
Belle baie avec, toujours, sa rivière et sa plage de cocotiers.
Nombreux pélicans, mouettes rieuses, fous bruns, hérons,
petits pluviers jouant avec les vagues.
Au soir, un orchestre de steel band joue des chants de Noël...
Ce redémarrage du bateau n'est donc pas sans surprises. Le matériel
serait en partie à changer, l'autre partie demande de soigneuses
révisions. Cependant, l'utiliser nous montre ses défauts.
A l'escale ou en mer, nous réparons... Et de toutes façons
l'argent nous manque encore pour pour tout acheter, matelas, rideaux,
une nouvelle cuisinière, une nouvelle batterie de cuisine, un nouveau
taud, une machine à coudre, de nouvelles machines à bois,
de nouveau outils. En attendant de le trouver, on peint, c'est joli et
satisfaisant, et l'on fait avec ce que l'on a.
Rencontré dans une maison de Charlotteville un petit Père
Noël. Qu'il vous apporte tous les voeux de bonnes fêtes de
l'équipage de Karrek Ven !

Vers Tobago (Marion)
La Grand Voile ce matin s’est levée avec le soleil.
Quatre petits bonshommes mi-habillés mi-reveillés étaient
pendus aux drisses de ce grand morceau de toile rouge. Debout pour saluer
le soleil, au vent pour saluer la mer, nous faisions route pour Tobago.

Départ au très petit matin, quand il fait encore bien nuit.
Réveil sombre et silencieux, guidé par la lampe frontale
de notre Léo Luciole, dans la nuit. On se glisse en bas, on démarre
le moteur ; petit soupir de soulagement, il a démarré du
premier coup ! Puis on remonte à l’avant, près
du guindeau, grandes manivelles qui nous permettent de remonter les quelques
600kg de chaîne et ancre qui nous attendent sous les étoiles
de décembre nouveau. Il nous faut quand même 20 bonnes minutes
à trois pour remonter la chose…

Une heure plus tard, seule dans la timonerie, je suis mon étoile
qui me guide vers la prochaine île.
Balancement lent, total, infini, sous les pieds et dans les mains,
Et la roue qui tourne, joue, lutte parfois, tandis que les pensées
prennent les vagues.
Dehors, à l’étrave, un veilleur perd ses yeux dans
le reflet argenté de la lune sur l’eau, à la recherche
de la moindre ombre, d’une potentielle petite lumière, barque
ou bateau lointain qu’il nous faudra éviter. A l’écoute,
le corps suit l’amplitude profonde des mouvements de la mer et du
bateau.
Sérénité alors, tandis que Karrek Ven trace sa route,
notre route, dans le calme de la nuit.

La valse (Solveig)
Neige en France, records de froid au Canada et aux Etats-Unis, Epsilon
le cyclone titillant la Caraïbe, La ZIC (Zone intertropicale de convergence)
se refusant à descendre : le mois de décembre réserve
son lot de surprises météorologiques.
Et Karrek là-dedans ?
De l’eau, de l’eau, de l’eau ! Beaucoup d’eau
venue du ciel.
Chaque soir à bord, la question se pose et l’espoir revient :
« va-t-on pouvoir dormir dehors cette nuit ? Le temps semble
meilleur, non ? »
Mais chaque nuit, depuis samedi dernier, c’est la valse des équipiers
ensommeillés. Trop de vent et de roulis : on troque le hamac
devenu balançoire pour le plancher. Trop de pluie : on file
s’installer dans le carré. Et parfois le jour c’est
la course, la danse s’accélère. Roulis, vent, pluie :
vite amarrez mieux la barque ! Fermez tout ! Enlevez tout ce
qui risque de tomber ! Nous n’avons pas encore les réflexes
de tout mettre à l’abri des dangers du roulis qui veut se
faire plus malin que nous lorsque la houle augmente soudain. Mais le temps
qui tendait à se dégrader depuis notre arrivée à
Tobago semble enfin, ce dimanche 11 décembre, consentir à
se calmer et à nous laisser dormir en paix.

Un peu de répit et de nouvelles nuits sous les étoiles.
Mais ces petits déboires ne nous empêchent pas d’apprécier
grandement Charlotteville. Une météo plus clémente
signifie aussi changement de mouillage… la découverte de
l’île de Tobago peut alors continuer.

Travaux de gréement (Marion)
Coincée au bout de la bôme d’artimon j’hésite
entre plonger et faire demi tour.
En fait il faudrait que je fasse demi tour pour tirer un peu et fixer
la protection de la voile.
De toute façon c’est peut être un peu haut pour sauter.
Quoi que…
En fait, justement c’est un peu haut, et pour faire demi tour comme
ça, alors que ça bouge, que les balancines auxquelles je
m’accroche ne tiennent pas bien…oulàlà !
Bon je fais demi tour…
Une jambe, l’autre, demi tour, les bras, le taud à attraper,
on rétablit l’équilibre, zoupla boum (en fait justement
non, pas « boum ») je m’accroupis, que c’est inconfortable !…
mais c’est fait, fixé et je peux m’en aller retrouver
le sol (un peu plus) ferme du bateau, voile amarrée et protégée.
Encore une, on va finir par l’avoir notre gréement ! Nous
y travaillons ces derniers jours, au gréement !
La veille je m’ « éclatais » avec le rabot sur
cette même bôme. Debout sur le haut de la timonerie trempée
de la dernière pluie, dans le soleil qui se couche, j’étais
bien. Les copeaux voltigeaient tandis que mon morceau de bois prenait
forme, s’harmonisant avec la bôme pour venir prendre sa place,
joli pansement de pin sur la bôme abîmée.
Aplanir, coller, raboter, ça sentait le bois travaillé,
et l’artimon allait pourvoir être envoyé.
Ces derniers jours, nous nous sommes attelées avec Solveig à
la grande et toute nouvelle tâche pour nous, de faire une épissure
sur câble.
L’épissure permet de rabouter un cordage sur lui-même
afin de créer un œil, qui permettra d’amarrer ledit
cordage. Petite subtilité : notre cordage est un câble rigide (!)
nécessaire pour envoyer le foc, la grande voile de l’avant.
Toutes novices nous commençons par nous pencher sagement sur le
manuel de matelotage du bord :
p.88 : « agrandir l’ouverture en trévirant et repousser
jusqu'à ce que la tête de l’épissoir soit dirigée
vers le bas, dégager le toron en l’élongeant dans
le sens du commettage, le toron mobile est ensuite ramené à
poste en dévirant d’un demi tour pendant que l’on fait
glisser l’épissoir… »
Gasp ! Leooooooo ! keskecestkececharabia ??
Bon en fait, c’est donc comme une tresse à 12 brins, et le
gentil manuel donne avec le texte de beaux schémas. Donc nous finissons
par comprendre… sur le principe !
Depuis cela fait trois jours que nous luttons, pestons mais finalement
ajustons ces câbles, oscillant entre découragement devant
l’ampleur de la tache et espoir devant la forme qui s’esquisse.
Doux exercices de patience et persévérance…
Les indiens de Tobago... (en
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