Après courir le poisson, puis après bourlinguer sur le globe
entre mers Noire, Rouge et Caraïbe avec à la barre et aux
manoeuvres des adolescents avides d'eau salée et de vieux gréement
comme dans leurs rêves, l' Karrek, totalement rénové,
entre dans sa troisième vie : offrir le monde à naviguer
à découvrir, à s'ébaudir, à se ravir...
aux membres de sa Société, bien sûr (la SamKV), à
des chercheurs, à des artistes... avec comme équipiers des
jeunes gens en fin de cycle d'études ou bien au seuil d'une vie
professionnelle.

Ce Journal paraîtra chaque mois, bien illustré, et chaque
semaine avec un flash de nouvelles en supplément, envoyé
du bateau par radio sur la Toile.
Il y a un mois, Karrek Ven retrouvait la mer et quittait son chantier
de restauration. Tout se passant bien à bord, pas de voie d'eau
et moteur en état de marche. Il partait alors dans une baie paisible
pour de grands rangements, nettoyages, peintures intérieures.

Les vivres et le matériel épuisés, il revenait à
Cumana (Venezuela) et entrait dans la marina. Toute son ancienne équipe
de charpentiers et leurs aides ou apprentis était là pour
l'accueillir, faute d'avoir trouvé du travail. Quelques dons récents
à la SamKV permettaient alors d'en embaucher quelques uns pour
terminer des aménagements, tandis que l'on achetait les plus urgents
des outils manquants pour refaire l'atelier.

C'est long, c'est cher, de refaire, d'un bateau entièrement restauré,
un bateau équipé pour la vie quotidienne, ses navigations,
et pour le rendre prêt à faire face aux possibles incidents
de mer. Deux semaines à Laguna Grande, 11 jours en marina, il reprenait
la mer pour une journée avec son équipe d'ouvriers en vacances,
cette fois, heureuse de tester son travail de deux années.

A présent, le navire est en route pour les Antilles : après
des vivres à Margarita, il gagnera Grenade, puis Tobago. En escale
de trois jours à Cubagua, l'Ile aux Perles, quasi déserte
aujourd'hui, son équipage réfléchit aux expéditions
à venir, à l'orientation à donner. La tentation est
grande de lancer le projet du séjour de 6 mois sur Karrek Ven,
préparant à plusieurs périodes de 3 à 6 mois
d'aventures terrestres, centrées sur la compréhension de
diverses spiritualités du monde. Cela suppose une belle organisation,
du monde pour la faire fonctionner, et de l'argent. Rien d'impossible,
donc... Nous en reparlerons.
Voici, pour ce numéro 1, des échos de ce mois passé,
en textes, et en images.

Plouf !
Une gerbe d’eau, un bruit sec, silence, dans la nuit qui tombe
sur Laguna Grande.
C’est le bain du soir, quand le ciel prend la couleur des collines,
orange et gris, un orage au loin et les premières étoiles
qui vont apparaître. C’est le bain du soir, celui après
la journée de travail.

Les cheveux blancs de peinture, le short noir de la crasse accumulée
au chantier, une travailleuse fatiguée mais égayée
par les vapeurs de verni et de peinture surgit de la salle de bain, armée
d’un pinceau dégoulinant !
Trois jours que nous nous escrimons sur cette salle de bain, à
force de bataille à coup de ponçage, grattage, vernissage…
Arriverons -nous à gagner une salle de bain qui ressemble un peu
à quelque chose, et soit rendue propre et vivable ?
La cuisine déjà vaincue offre un îlot un peu plus
propre et accueillant dans le ventre de notre bateau que nous tentons
de faire tout beau.
Combat quotidien contre les pompes qui fuient, les objets qui, semblant
animés d’un esprit propre, jouent malicieux, à cache-cache
avec notre patience.

Léo de son côté essaye d’apprivoiser une poulie
réticente, nécessaire pour réinstaller la trinquette,
notre petite voile blanche à l’avant. Ceci nous révèle
l’ampleur de la tâche qui s’offre à nous : Notre
beau et vieux gréement, attend sagement son tour pour, lui aussi,
avoir droit à son petit coup de propre et de neuf. Manilles rouillées,
poulies montées à l’envers, cordages usés,
haubans détendus, nous entreprenons le travail de fourmis qu’est
la réfection du gréement pour pouvoir, enfin, hisser les
voiles engourdies d’attente.

Parce qu’elle nous appelle cette mer, à quand le déploiement
des ailes ? Nous nous y employons de toute notre force et déjà,
la trinquette gonflée et tendue au-dessus des vagues nous rend
tous fiers, sourire aux lèvres et le nez levé, en attendant
de pouvoir faire de même avec les autres voiles qui dorment encore
sur le pont.
Peu nombreux, les choses n’avancent pas vite ; journées déjà
courtes hachées par les tâches quotidiennes, impression de
batailler sans beaucoup avancer.

Mais vaille que vaille, nous travaillons…un plouf entre deux coup
de peinture, une balade au lever du jour sur la crête surplombant
le mouillage, trois poissons pêchés pour le déjeuner,
un coup de musique quand le générateur tourne, récits
de voyages et « cours » de navigation le soir, le syndicat
chôme, les conditions de travail restent supportables !
Marion
Nouveau bateau, nouveaux horizons, nouveau journal. Tout change! Et ce
n’est pas sans nous déplaire. Cependant le fait d’être
sur l’eau ne fait pas office de coup de baguette magique. Les travaux
sur et dans le bateau ne sont pas terminés. Mais au même
titre, les projets de recherche mûrissent, les énergies sont
toujours mobilisées et un nouvel élan apparaît car
la motivation est belle et bien présente. Le chantier, sa vie,
l’immobilisme du bateau, toute cette période de la vie de
Karrek Ven s’éloigne de notre quotidien. Nos esprits sont
gagnés par l’envie d’avancer. Soif de recommencement,
faim de découvertes ou de retrouvailles. Le bateau s’embellit
doucement, tend à redevenir apte à la navigation. Après
deux semaines bien remplies à Laguna Grande, nous nous sommes arrêtés
pour quelque temps à la Marina de Cumana dans le but de terminer
ici les travaux indispensables à la navigation.
Arrêt à Cumana pour quelques jours seulement. Après,
on met les voiles. Parce que la vie de marina ne nous convient pas beaucoup.
Trop peu de profondeur pour Karrek Ven. Le bateau gémit, amarré
tout proche de l’entrée - et donc de la sortie – sans
que nous ayons eu la possibilité de nous approcher à moins
d’un mètre d’un quai dont il s’éloigne
d’ailleurs de plus en plus. Il veut lui aussi prendre le large.

Alors que nous reste-t-il à faire avant de pouvoir partir? Les
réservoirs d’eau et de gasoil ne demandent qu’à
être remplis. Les travaux tels que la pose des moustaches (moustaches
: grands câbles très solides allant chacun du bout du beaupré
à un des côtés de la coque et dont la fonction est
d’éviter les mouvements horizontaux du beaupré) ou
la réparation des pompes à eau se poursuivent plus aisément
grâce à l’électricité de la marina. Les
allers-retours vers le centre-ville ne cessent pas. Outils, nourriture,
ustensiles divers, nous essayons de nous rééquiper convenablement.
Une partie des ouvriers présents à l’astillero est
revenue proposer ses services. Chacun a presque retrouvé sa place.
Danny, qui était avec nous à Laguna Grande continue la pose
des pompes et l’électricité, Juan est attendu pour
faire un rocambeau, Alfredo s’occupe de l’achat d’une
partie des outils, Wilson et José fignolent les parties bois et
Saul est responsable du gasoil. Un peu plus de 2000 litres sont à
ce jour répartis dans les deux tanks de 1500 litres chacun. 2000
litres qu’il a fallu aller chercher en remplissant des bidons car,
dans cette marina, il est désormais interdit aux bateaux étrangers
de se servir directement à la pompe. Il nous faut aussi vérifier
le gréement et régler certains problèmes de plus
haute importance tels que les difficultés liées au générateur
ou la résolution de l’incompréhensible mystère
des batteries neuves qui se déchargent aussi rapidement que Cliff
dévorant ses croquettes (Cliff, surnommé « l’aspirateur
», est le chien d’Arthur).
Espérons simplement que tous ces impératifs ne traînent
pas. Les difficultés rencontrées lors de la restauration
ces deux dernières années réapparaissent malheureusement
: trop souvent de longues attentes pour obtenir telle ou telle chose.
Mais si beaucoup reste à faire, nous pourrons aisément l’entreprendre
ailleurs. D’ici quelques jours, plus rien ne devrait nous attacher
à Cumana, si ce n’est le souvenir et le bonheur d’avoir
vu renaître ce bateau ici. L’île de Tobago pourra enfin
prendre forme autre part que dans nos têtes rêveuses.

Apres le séjour au chantier où Gordo el cocinero, veillait
sur notre pain quotidien, le défi était lancé, il
nous fallait rompre la monotonie des riz et pâtes gordoliens.
Ceci évidemment avec les moyens du bord et l’inexpérience
de la cuisine en bateau de l’équipage novice, heureusement
contrée par la non moins grande expérience de notre fier
capitaine.
Nous voici donc partis avec quelques boites, une tripotée d’avocats
et de tomates pas mûrs (dans l’espoir de les conserver) et
quelques fruits « de saison », papaye, melons, ananas
Et puis kilos de pâtes et riz,
Nous étions alors fin prêts, en (c)route !
Plantons le décor : perdus dans notre désert aride, isolés
et coupés du monde avec les cactus pour seuls compagnons de voyage
(waouuuuuuuuuu), alors là, nous nous lançâmes en cuisine
!
Ainsi, forts de notre culture « bédéiste »,
nous voila plongés, à l’instar de Luky Luke…
dans la cuisson du cactus.
Expérience si ce n’est goûtue, rigolote !
Marianne notre marraine (et pourvoyeuse de vivres à ses heures
perdues), Solveig et Marion, armées de couteau et de bandanas (
« cow-girls » oblige) ont donc entrepris la capture des bêtes
épineuses. De retour sur le bateau, voila notre cactus dépecé,
désépiné, découpé en petits morceaux,
fin prêt pour un petit plongeon dans l’eau bouillante.
Attente. Suspense. Angoisse.

Et la question qui tue : Que faire maintenant de ces choses visqueuses
et amères ? Nous tentons la salade du chef, nous cuisons et recuisons,
chaud ou froid, toutes les tentatives se révèlent peu encourageantes.
Nous ne nous y résoudront donc qu’en cas de grande disette…
Autre épopée « lagunienne » : le pain
Gros consommateurs à nous cinq, nous arrivons rapidement à
court de pain : enfer et damnaschtroumpf, le petit déjeuner c’est
sacré. Initiée avant le départ, je tente de me lancer
dans cette expérience à deux inconnues :
X= le levain, fait maison ou plutôt fait bateau, lèvera-t’y
ou lèvera-t’y pas ?
Y=la cuisson à la cocotte minute à défaut de four
!
La première ouverture de cocotte fut mémorable, grand moment
: une espèce de monstre visqueux me regardait en rigolant ! Pas
de croûte mais une sorte de caoutchouc, dont les entailles au couteau
sensées être délicatement dorées, semblaient
être une grande bouche se fendant la poire !
Surprise !

Les essais suivants permettent d’améliorer la technique et
de nourrir notre petite troupe…
La cuisson, encore imparfaite, s’affine pourtant, et nous voila
désormais nourris (lestés certaines fois…) de pain
frais…Quant à la belle croûte, elle attendra que vienne
un nouveau four !
Qui dit pain dit confiture, 3 pots de confitures en guise de premier essai
ont fleuri à Laguna, c’est rigolo et là encore, au
vu de la consommation que nous avons, bien plus économiques.
Il en fut de même pour les yaourts, suite à la multiplication
des pains, vint celle des yaourts. Notre équipage « décalciumisé
» découvre avec moult ravissements la facilité de
la confection des yaourts.
Et puis, il nous faut signaler par honnêteté que nous fûmes
coupables de régals de tartes diverses et variées, pommes,
citron, oignons, thon, combien faciles à faire quand il ne reste
plus rien…
Retour a la civilisation ces derniers jours, nous retrouvons quand même
avec joie les fruits frais…
Affaire à suivre

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